Claude Goze - L'Aiguat

Tardo de l’Any 1940
L’Aiguat


Cela commence par une pluie très fine presque inconsistante, très serrée, mais terriblement efficace dans ses effets dévastateurs, transformant chaque toit en cascade et les rues en torrents.
Intrigué par le bruit, je vais voir le Cady au tournant des Deux Lions. Là le ciel écrase la montagne, la nuit en plein jour où tout se confond. Les éclairs font éclater les nues, le Cady enfle dans des proportions énormes, charrie des troncs d’arbres martyrs qui dans le courant tumultueux, se dressent verticalement dans un ultime sursaut, côtoient furtivement la voûte céleste, avant d’être précipités dans le tréfonds du néant, de ce Cady ivre de sa force, dont l’écume haletante n’était pas simplement blanche. Tout ceci dans un vacarme assourdissant et des roulements continus du tonnerre « Si cela n’était pas l’apocalypse, qu’est ce que c’est ? ».
Mais ce qui me stressait le plus, c’est les vibrations du sol, perpétuant l’onde de choc des rochers qui s’entrechoquaient violemment, faisant trembler tout mon être.
La panique me prit, précipitamment, je quittait cet observatoire hallucinant, me frayant un passage difficile sous une nuée d’immenses parapluies noir, je trouvais tous ces gens « muets », inconscients du danger, car que serait-il advenu si la route minée par les coups de buttoirs incessants venait à se dérober.
Je rentrai essoufflé à la maison, pour m’entendre dire par ma mère d’une voix blanche, les terribles ravages, la longue litanie des maisons emportées, l’immeuble Marseau, Fosse-Sauveur, le lavoir communal, l’abattoir, le chalet Oberthur, maison Gottenegre, Fons, atteint la blanchisserie Gilles Galiani, les hôtels, ponts, etc. etc. etc.
Exit tous ces noms et lieux-dits de la vallée du paradis des Pyrénées, devenue maudite.
Au 3° jour de ce déluge persistant une procession eut lieu, dédiée à Saint Gaudérique, saint emblématique des Catalans, auquel on se vouait en ce qui concerne les phénomènes atmosphériques. Loin de moi d’opposer le temporel à l’intemporel, mais toujours est-il qu’une heure après celle-ci, la chape implacable, inamovible, se déchira, la pluie qui semblait se nourrir comme un mouvement perpétuel, de l’humidité, de la brume permanente, cessa.
La montagne se découvrit, les sapins montaient toujours à l’assaut des cimes, par ci, par là, des points fauves prémices d’un automne toujours flamboyant « Bon Déri al Canogo a pas baixa a trossos !! ».
Le lendemain, je revenais à mon observatoire. Un silence sidéral enveloppait la vallée. Des blocs énormes se serraient les uns contre les autres comme des momies figées à jamais pour l’éternité dans une blancheur outrageusement immaculée. Des tâches noires d’édifices détruits par ci, par là, une vision insoutenable d’un no man's land incroyable. Les groupes de femmes avec leur coiffe catalane, un fichu triangulaire sur les épaules, regardaient, incrédules, hébétées, l’étendue des dégâts. Des hommes, la taille serrée par la « fache », ou pendaient mélancoliquement les lanières noires, comme pour porter le deuil du patrimoine vernétois.
Personne ne disait mot, la souffrance était intérieure, les visages ravagés par les nuits d’insomnies, cherchaient désespérément des repaires dans cette immensité blanche.
L’incompréhension, la fatalité, le désespoir, le désarroi se lisaient sur toutes et sur tous.
Une vilaine morsure avait entamée la route, dans le virage des Deux Lions.
Continuant mes pérégrinations, j’abordais l’avenue des Thermes qui offrait un étrange spectacle, elle était encombrée de troncs d’arbres, de véritables dunes de sable, de terre, jusqu’à 1m50 de haut, hérissées d’outils aratoires, cuisiniers, lits, tonneaux, un véritable capharnaüm auquel s’affairait une fourmilière d’hommes. Je poussais jusqu’au droit de la grotte de l’amour, où une brèche impressionnante avait sectionné la route de Casteil, « Un précipice pour moi ! ».
Ma mère récupéra dans un écoinçon branlant des feux à bois, à l’angle de l’actuelle rue des lavandières, des outils issus de la quatrième génération des menuisiers charpentiers. « Fouine ou scie de long ; soracs ou passe-partout ; choles ou grosse herminette ; bots ou bouvets ; wésigü, ribots, riflards, varlope… que j’ai précieusement conservé.
Poursuivant mes investigations dans le chaos des « lits » de la rivière, je tombais sur une face de bloc fracassée qui scintillait de mille feux, comme un trésor éjecté des entrailles furieuses du flanc du Canigou. C’était de multiples paillettes de mica. Le Cady disparaissait quelques dizaines de mètres, pour se montrer goguenard, affirment sa présence et qu’il faudrait encore compter sur lui et ses colères. Tandis que l’onde cristalline, indolente, caressait amoureusement les contours des pierres dans les gorges.
Cinq années passèrent…
Le retour de mon père fait prisonnier changea le cours de ma vie. Mes parents allèrent sur les lieux de la désolation, mon père incrédule observait, ma mère le prenait par la main, lui avoua qu’elle n’avait pas décrit l’ampleur du désastre pour ne pas ajouter au tourment, à sa captivité, que l’essentiel était bien qu’il soit revenu parmi les siens.
Ils s’étreignirent  longuement, échangèrent un baiser d’amour vrai.
Ils étaient seuls au monde, j’étais seul.
Alors je m’éloignais et regardais ces montagnes, tandis que défilait en moi le générique de ce vécu douloureux, la guerre, l’aiguat, l’occupation, la bataille des maquis, la libération, l’épuration, ma jeunesse troublée trouvait un commencement d’apaisement, par tant de sérénité qu’en contemplant ces montagnes.
Et si espérabe aquesche montanyes, per que sigueu per sempre i per tots las « Montanyes régalades ».


Souvenirs d’enfance de Claude Goze le 14 octobre 2010

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :